La Pâque du Christ

Vendredi 4 avril 2014, par Service Communication // Le mot de notre curé

LA PÂQUE DU CHRIST
Exposé de Jean-Pierre Delmas le 3 Avril au local Saint Siméon

« Arriva le jour des pains sans levain où il fallait immoler l’agneau pascal. Jésus envoya Pierre et Jean, en leur disant :
-  Allez faire les préparatifs de notre repas pascal.
Ils lui dirent : où veux-tu que nous les fassions ?
Jésus leur répondit :
-  Voici : quand vous entrerez en ville, vous y rencontrerez un homme portant une cruche d’eau ; suivez-le dans la maison où il pénétrera et vous direz au propriétaire de la maison : le maître te fait dire : où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ? ; cet homme vous montrera, à l’étage, une grande pièce aménagée pour les repas. Faites-y les préparatifs.
Ils partirent donc et préparèrent la Pâque. » Luc 22, 7-13.

« 12 Le premier jour des azymes quand ils immolaient la Pâque, ses disciples lui disent : Où veux-tu que nous fassions les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? 13 Jésus envoie deux de ses disciples et leur dit : allez à la ville et viendra à votre rencontre un homme portant une cruche d’eau. Suivez-le
14 et dites au maître de maison que : où est la salle où notre maître mangera la Pâque avec ses disciples ? 15 Il vous montrera une grande salle aménagée pour manger et toute prête ; là, vous ferez les préparatifs pour nous.
16 Les disciples partirent, allèrent à la ville, trouvèrent ce qu’il leur avait dit, et ils firent les préparatifs de la Pâque.
17 Le soir venu, Jésus vint, avec les douze. 18 Eux étant à table et mangeant, Jésus dit : En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera, qui mange avec moi. 19 Ils commencèrent à s’attrister et à lui dire l’un après l’autre : Est-ce moi ? 20 Mais il leur dit :L’un des Douze qui met avec moi la main dans le plat.
21 Oui, le fils de l’homme s’en va comme il est écrit de lui, mais malheureux cet homme par qui le Fils de l’homme est livré ; il aurait mieux valu pour lui qu’il ne soit pas né.
22 Et en mangeant, ayant pris du pain et l’ayant béni, il le rompit et le leur donna, et il dit : Prenez, ceci est mon corps.
23 Puis, ayant pris une coupe, ayant rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous. 24 Il leur dit : Ceci est mon sang de l’alliance, sang qui est répandu pour tous.
25 En vérité, je vous le dis, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai dans le royaume de Dieu. 26 Et, ayant chanté des hymnes, ils partirent vers le mont des Oliviers. 27 Et Jésus leur dit : Tous, vous allez trébucher, car il est écrit : je frapperai le berger et les brebis seront dispersées.
28 Mais après avoir été mis debout, je vous précéderai en Galilée. 29 Mais Pierre lui dit : même si tous trébuchent, pas moi ! 30 Et Jésus lui dit : En vérité, je te le dis, toi, cette nuit même, avant que le coq ne chante trois fois, tu me renieras. 31 Mais lui n’affirmait que plus fort :Même s’il me faut mourir avec toi, je ne te renierai pas. Et tous disaient de même. » Marc 14, 12-31

Signification de la Pâque du Christ

Le récit de la passion en Luc et Marc s’ouvre par l’annonce de la Pâque et des azymes « dans deux jours ». Cette indication signale que les événements, conçus par les autorités religieuses comme un complot pour faire mourir Jésus, doivent aussi être lus sur le registre de cette double « fête », qui prendra cependant une portée symbolique nouvelle.
En Marc 14,12-31, le récit récit débute par la mention « au premier jour des azymes », désigné comme celui « où l’on immolait la Pâque ».
En fait, la proclamation évangélique est d’abord en lien avec un mémorial, raconté au monde entier, qui se déroule ainsi : la livraison du corps de Jésus, son arrestation et sa mort, qui servent les chefs du peuple dans un projet monté avec « ruse ».
Mais Jésus transforme le sens de l’événement : les entretiens qu’il développe avec les disciples et les douze, autour du dernier repas, construisent une autre interprétation de sa mort, tout en y préparant ses disciples.
Les célébrations religieuses pendant lesquelles Jésus a voulu inscrire son arrestation et sa mort nous font entrer dans un monde de signification qui dépasse le point de vue utilitaire des choses, nous placent dans une atmosphère signifiante où prime la dimension symbolique des événements.
Effectivement, un simple survol nous fait remarquer l’importance des rapports de Jésus avec les Douze. Cela se signale surtout par l’insistance sur l’acte de « manger avec ». Mc 14, 18-22. Il n’est pas question de savoir ce que l’on mange, mais de reconnaître qui mange avec qui. Le repas pascal devient celui que Jésus désire manger avec ses disciples.

Le déroulement de la Pâque du Christ

• La préparation d’un repas dans le cadre pascal
• Le repas pascal

La préparation d’un repas dans le cadre pascal :
Cette préparation est située le jour de l’immolation des agneaux de la Pâque. Le temps du repas est fixé par le calendrier pascal, alors que le lieur est donné à trouver par deux « disciples », à partir des signes à interpréter et à suivre. Cette préparation où tout est déjà prêt, quant au temps et au lieu, marque la manière que maintient Jésus de se couler dans ce qui dépasse son initiative. Il accepte un dessein qui s’éclaire au fur et à mesure, et qu’il aide les siens à reconnaître grâce aux paroles et aux signes qu’il leur donne encore en ce temps ultime.

Le repas :
Envisagé au départ comme manducation de la Pâque, ce repas devient ensuite le dernier repas de Jésus avec les Douze. Deux fois, le contexte de manducation est rappelé pour introduire les interventions de Jésus :
D’abord, pour annoncer sa livraison par l’un des convives et montrer la contradiction du geste de convivialité et de communion dans la vie avec l’acte de livrer, geste de mensonge et de traîtrise pour la mort. Puis, deux séries de geste sur « du pain » et « une coupe » sont transformées chaque fois, par une parole qui les accompagne, en signifiants qui parlent autrement du corps qu’on va livrer à la mort. Ils en parlent comme nourriture et vie et comme sang d’alliance pour ceux qui le prennent avec la parole de celui qui les donne.

• Les préparatifs du repas pascal :
Le récit indique clairement que le repas de Jésus se déroule le premier jour des Azymes, c’est-à-dire le jour de l’immolation des agneaux qui devait servir au repas pascal.
Dans la coutume juive, la fête des pains sans levain commence le premier jour de la Pâque et elle dure une semaine. L’accent, dans le récit évangélique, porte moins sur l’immolation des agneaux que sur la manducation de la Pâque de Jésus avec les siens et sur sa préparation en tant que repas pris en commun. Ce que les disciples sont amenés à faire, ce n’est pas d’aller chercher l’agneau immolé au Temple, mais de trouver un endroit pour que Jésus prenne le repas pascal.
A ce stade, la recherche de la salle éclipse toute autre préoccupation.

Le lieu du repas :

La question du lieu, d’ordre pratique pour les disciples, Jésus la fait poser à un autre que lui. Il ne donne pas les coordonnées. Jésus ne prend pas l’initiative des temps et des lieux, il s’en accommode, mais il leur donne une signification.
L’accent n’est pas sur la prescience des événements ou le pouvoir de les préciser, mais sur le dire. Ce qui va se passer est à entendre, comme une invitation à écouter plus qu’à faire une démarche.
Ainsi, un lieu de repas est trouvé non pas pour que « Jésus mange la Pâque », mais afin de préparer « pour nous » la salle désignée par la parole du maître. Il s’agit d’un nous réunissant Jésus et ses disciples dans un même repas où la parole prime. Il s’agit d’une consommation de la parole plutôt que d’un rituel pascal.
Sur les événements, Jésus perd l’initiative. Il va désormais apprendre à lire les événements à la lumière de la volonté du Père.

• Le Repas de Jésus

Du repas pascal envisagé, Jésus nous ramène à des pratiques symboliques, qui mettent en jeu des significations essentiels de la vie communautaire, comme s’il fallait revenir aux convives pour passer de la Pâque à la Cène.
Le repas sera prolongé par un échange de paroles qui prépare la transformation des rapports des Douze avec Jésus, relations qui doivent passer par une chute pour naître à du nouveau.

Dès le début du repas, de la Cène, Jésus se distingue du groupe. Le repas est un repas traité par la parole.
Il n’est plus nécessaire d’invoquer le caractère pascal de l’action de manger. L’on doit retenir les gestes posés sur le pain et la coupe, avec les paroles qui les accompagnent, qui interprètent ce qui se trame comme livraison, condamnation et mise à mort. L’essentiel se noue autour d’une redéfinition d’un groupe, d’une communauté qui esst en train de naître.

« L’un de vous me livrera »
Manger avec quelqu’un implique une ouverture vitale à l’autre et le désir d’échange avec lui. Il existe alors un pacte implicite d’alliance dans la confiance que trahit celui qui simule le vouloir vivre avec Jésus et s’apprête à collaborer à l’élimination de son corps. Il pervertit le signe d’alliance qu’il est en train de faire.
L’annonce de Jésus sur la trahison d’un convive tombe dans la communauté de table et fractionne la communion des convives. N’importe lequel d’entre eux peut être concerné.
Le traître dégrade le sens du repas, il corrompt la parole de Jésus. Un repas qui se situe précisément au niveau des signes est là perverti.
Alors qu’on mange ensemble et qu’on signifie ainsi l’unité des Douze en ce temps de Pâque, la livraison du corps de Jésus par l’un des convives remet en question la relation de chacun à celui qui passera aux mains de ceux qui vont l’arrêter, le condamner et le tuer. Le repas pris ensemble prend une nouvelle signification par le caractère central du corps qui va être livré.
Les parcours de celui qui livre et du livré dévoilent une contradiction majeure.
Pour Jésus, c’est un chemin d’accomplissement. Il ne se livre pas, il est livré. Il assume son destin en référence à l’Ecriture. Il accomplit ainsi sa filiation humaine.
A l’inverse, le traitre est à plaindre. Sa naissance même est regrettable. Il est en train de renverser les espoirs liés à sa propre naissance et de s’inscrire dans le non-sens d’une vie qui se met sous le signe su meurtre de celui en qui toute naissance et filiation humaine s’éclaire. Il renie sa propre humanité.

Le repas
Il s’agit bien d’un repas, avec de la nourriture consommée, mais il n’est jamais question de l’agneau pascal, il n’y a pas de figure spécifique de la Pâque juive. En fait, deux paroles liées à des gestes redéfinissent la communauté des convives qui vient d’être mis à l’épreuve par la révélation d’un traître. L’originalité de ce repas s’affirme par les paroles « Ceci est mon corps…Ceci est mon sang… » sans qu’il y ait de réaction des disciples présents.

Ceci est mon corps :
Jésus « prend du pain » ; il se l’approprie, non pour le ramener à lui, pour en profiter, mais pour le donner.
Mais avant de donner le pain, il lui fait subir un double traitement. Par la « bénédiction », le pain devient le don reconnu et accueilli du Béni. Par ce mouvement, le pain vient de Dieu et ce qui en est fait retourne à Dieu. Par la « fraction », le pain perd son unité. Sa fragmentation rend possible un partage entre ceux qui font table commune. Cette fragmentation oblige ceux qui reçoivent à retrouver l’unité rompue.
La déclaration « Ceci est mon corps » va à contre-courant de ce qui se voit. Cette parole sépare deux ordres de perception. Il y a rupture entre le visible et ce qui ne peut que s’entendre. Elle appelle aune relation de confiance entre Jésus et ses auditeurs.

Ce qui est donné à manger n’est pas à prendre seulement par la bouche, mais à manger de la façon qu’il est donné de l’entendre. Le corps livré est appelé à disparaître, le pain disparaît lui aussi pour la vie des corps de ceux qui ne le trahissent pas. Il s’agit de manger et de vivre en communion.

Ceci est mon sang :
Pour la coupe, dans la lignée de la bénédiction du pain, Jésus rend grâce. Il insère la communication divine par cet acte de grâce. L’acte de donner la coupe aux convives complète le gestuel de Jésus. Il n’y a plus de questionnement, « ils en burent tous ».
Mais cette parole opère de nouveau une rupture entre le champ de l’expérience sensible et la parole. La parole du Christ déréalise le vin et le pain et n’en garde plus que la figure.
Séparés, les mots corps et sang parlent de mort. Ensemble, ils parlent de nourriture de vie et d’alliance. La parole de Jésus définit l’aliment et le donne à consommer de la façon dont il en parle.
Remarquons ce point : le don précède toujours l’action ; la parole, qui se fait don, donne un sens nouveau à manger ce pain et boire de cette coupe. Une communion réelle s’établit de corps à corps, en passant par la parole.
Ainsi, en ajoutant à « Ceci est mon sang » les mots « versé pour tous » ou « répandu pour tous », l’image s’impose d’une effusion hors du corps. Il y aura bien meurtre, amis Jésus en parle en terme de sacrifice (pour tous). La mort est assumée dans la vie donnée pour tous, bien au-delà du nombre de convives de la Cène.
Le corps renvoie au moi non visible dans le pain et le sang est le sang de l’alliance répandu pour tous. Le sang prend donc une valeur d’alliance pour un grand nombre.
C’est un sang répandu qui transforme un grand nombre en partenaire d’alliance, du fait qu’il est issu du don vital de Jésus, et du moment qu’ils y prennent part à la façon du Christ. Enfin, la parole disparaît pour donner effectivement le Corps et le Sang. Non seulement elle résorbe la mort, mais elle est dépassée dans la vie du Christ qui nourrit. La disparition des aliments par le repas, comme par la mort, devient affirmation et expression de vie. Le pain et le vin donnent la Vie du Christ à ceux qui les absorbent.

• Chute et reniement avec une remise debout :

Dès le départ « vers le mont des Oliviers », Jésus dit à ceux qui se mettent en route : « Tous vous allez trébucher. »
L’image de la chute provoquée par la rencontre imprévue d’un obstacle qui déstabilise et fait tomber s’oppose par ailleurs à celle de la « mise debout » du surgissement après la mort. Le trébuchement, à la différence de la trahison, concerne tous les disciples.
Ce que ces derniers auront à subir va les frapper durement, d’où l’importance de la parole de Jésus qui les sauvera en temps voulu, s’ils y tiennent.
Lorsque Jésus offre son repas, il prend l’initiative de construire les signification qu’il en donne. Par contre, lorsqu’il parle de chute ou trébuchement, il se réfère à ce qui est écrit dans les écritures (la Bible).

Jésus fait donc reconnaître que lui et ses disciples sont pris ensemble dans ce qui arrive, mais que cette solidarité sera vécue de façon différente. Les brebis ne le reconnaissent plus comme berger de sorte qu’elles sont dispersées et qu’elles cessent d’exister comme troupeau rassemblé.
Les événements comportent deux faces mais aussi deux temps : dans le premier, le pasteur est frappé de sorte que les brebis sont dispersées. Dans le second, Jésus sera « mis debout » et les brebis seront « précédées » en Galilée.
En fait, si, au moment de l’épreuve, berger et brebis sont dispersés, au temps de la restauration, ils sont réunis à nouveau, mais selon une articulation nouvelle. Jésus sera mis debout et il précédera ses disciples. Or, quand le berger est frappé et que les brebis se dispersent, alors on peut justement le reconnaître dans son œuvre de rassemblement en marche dans la direction qu’il montre.

En conclusion,
Moyennant cette coupure physique et de nature, les disciples accèdent à une nouvelle manière d’être avec lui. Ce parcours assume une déconstruction pénible, sans avoir à la déplorer, puisqu’elle débouchera sur une reconstruction qui assume cette séparation violente en vue d’une communion nouvelle dans la parole. Pierre lui-même, si opposé à cette séparation violente, reviendra à la communion avec le Christ lorsque l’Esprit lui fera comprendre que le Christ crucifié, ayant accompli sa Pâque, est vivant auprès du Père. Alors il ne cessera de l’annoncer jusqu’à son propre martyr.

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